| 2026-01-30 | |
Sur un terrain boisé d’érables, la pente s’infléchit vers une vallée où une rivière file au bas du relief. C’est dans ce mouvement naturel du sol que s’inscrit Perchée : une maison qui privilégie la justesse plutôt que la trace, et dont l’implantation vise avant tout à limiter le déboisement afin de préserver l’impression la plus précieuse du lieu — celle d’être, réellement, au milieu des arbres. Le nom du projet en dit déjà l’essentiel. Plutôt que de corriger la topographie, l’architecture s’y suspend. Les planchers et les toitures prolongés agissent comme des outils de précision, cadrant les orientations et ménageant une clairière dessinée autour de la maison. De loin, la silhouette se lit comme une forme déposée avec douceur, presque drapée — une présence à la fois ancrée et légère.
« Pour nous, cette approche, bien que nourrie par une sensibilité d’inspiration japonaise, s’ancre dans une lecture nordique du rapport entre le bâti et son territoire », souligne Marc-Antoine Chrétien, architecte. « Le climat et le relief ne sont jamais perçus comme des obstacles à contourner, mais comme des paramètres à intégrer dans l’écriture même du projet. »
La relation entre intérieur et extérieur, thème récurrent dans la culture architecturale contemporaine, trouve ici une interprétation plus littérale que la simple transparence visuelle. Perchée ne se contente pas d’ouvrir de larges fenêtres sur le paysage : elle propose une continuité spatiale réelle. « Il ne s’agissait pas de cadrer la forêt comme une image, mais de créer des espaces qui se lisent comme une prolongation de l’intérieur, liant physiquement l’architecture à son contexte forestier », précise Francis Provost, chargé de projet.
Les espaces extérieurs couverts occupent ainsi une superficie presque équivalente à celle des espaces intérieurs. On ne « sort » pas réellement dehors : on glisse d’une pièce tempérée à une pièce ventilée, sans jamais perdre la sensation d’abri. La maison se vit autant sous son enveloppe que sous ses prolongements, à l’ombre des débords, dans une relation constante avec le sous-bois.
Cette logique s’étend jusque dans les fonctions les plus ordinaires. L’espace destiné à la voiture n’est pas conçu comme un garage conventionnel, mais comme un volume couvert disponible — une pièce extérieure en réserve. Lorsque la voiture s’absente, l’architecture demeure : l’abri devient terrasse, seuil ou espace d’usage libre, prolongeant l’idée d’une maison qui multiplie les lieux habitables plutôt que les surfaces fermées. Le porte-à-faux longitudinal joue un rôle central dans cette stratégie. Loin d’un geste iconique, il répond d’abord à une logique d’implantation. En suspendant la maison dans la longueur de la pente, l’équipe a pu réduire l’excavation au plus près du bâti et limiter l’impact sur les systèmes racinaires des arbres matures. Cette projection génère une coursive périphérique et, au niveau du jardin, une bande de huit pieds abritée face à la piscine — un espace intermédiaire, ni tout à fait intérieur ni tout à fait extérieur, où l’on habite littéralement le paysage.
À l’intérieur, la sensation de grandeur repose sur un travail précis de la perception plutôt que sur une augmentation de superficie. Les plafonds de dix pieds et le bandeau vitré de trente pouces en partie haute détachent les cloisons de la toiture, laissant la lumière et le regard circuler librement d’une pièce à l’autre. « On voulait une maison très lumineuse, mais sans l’agression du soleil direct », souligne Marc-Antoine Chrétien. « Les débords de toit font tout le travail : ils filtrent l’été et laissent entrer le soleil bas de l’hiver. »
La matérialité prolonge cette rigueur par une palette volontairement restreinte, mais très précise. À l’intérieur, l’épinette sélecte provenant des forêts du Nord du Québec installe une chaleur uniforme et continue. À l’extérieur, les choix s’organisent par rôle : le cèdre rouge s’exprime dans les éléments plus massifs et structuraux, tandis que le cèdre blanc, traité avec un accélérateur de vieillissement, enveloppe le bâtiment et assume une patine rapide.
Les éléments d’ébénisterie et les composantes intérieures sur mesure — des pans de verre découpés par des cadres de bois à la bibliothèque qui encadre la télévision — oscillent entre le massif et le filigrane. Ils se détachent volontairement sur les surfaces les plus lumineuses, en gypse ou en laque, affirmant un vocabulaire où le bois demeure dominant sans jamais alourdir l’espace. À l’image du projet dans son ensemble, ces détails traduisent une tension maîtrisée entre ancrage et légèreté. Perchée agit comme un observatoire silencieux de la forêt — une habitation qui trouve son équilibre en habitant la pente plutôt qu’en la corrigeant.
Matière Première Architecture est une firme émergente installée dans les Cantons-de-l’Est, au Québec, fondée par Etienne Chaussé, Marc-Antoine Chrétien et Dominic Chaussé. Animés par une volonté commune de créer dans un territoire qui les inspire, ils choisissent de s’implanter là où ils rêvaient de vivre et de bâtir.
Dès 2016, ils lancent Nu Drom, une entreprise de conception-construction qui intègre architecture et construction. Leur approche vise à réduire la distance entre l’idée et la réalisation, et ainsi à augmenter la qualité en assurant un dialogue constant entre le dessin et le chantier.
En 2020, afin de mieux distinguer les services offerts — la démarche créative de la mise en œuvre — Matière Première Architecture est fondée. Ensemble, ils poursuivent une mission commune sous un même toit : concevoir des lieux qui répondent de façon sensible aux besoins des usagers, en misant sur la simplicité, l’intemporalité et la beauté de la matière brute, et à créer des espaces où il fait beau et bon vivre.
Crédit photo : Ian Balmorel